Historique

Historique

Depuis quelques décennies, la révolution des Sciences du Vivant est en marche. Si ses applications ne touchent pas encore concrètement la majorité des citoyens, ses promesses et ses dangers nous concernent tous. Le développement des biothechnologies risque de modifier de façon inédite l’humanité dans sa nature même.

S’il a  toujours été dans la logique de la science médicale de chercher à affranchir ou à défendre l’homme d’un certain nombre de servitudes liées à la nature ou au hasard - accidents, maladies, douleurs, vieillissement, mort - cette lutte contre nos misères est en passe de franchir une étape décisive. En effet, la technique peut aujourd’hui intervenir directement sur le vivant, sur l’humain, sur la vie, pour les transformer.

Avec le décryptage du Génome, les progrès du dépistage prénatal, l’assistance médicale à la procréation, les manipulations génétiques, la réparation du corps humain, la reproduction d’organes et de tissus, tout ce qui nous échappait potentiellement, devient possible et contraint la Société à des choix éthiques difficiles et inédits.

Ces avancées de la science sont, bien entendu, porteuses de grands espoirs de guérison et d’amélioration de la qualité et de l’espérance de vie. Mais jusqu'à quel point ces bienfaits véhiculés par la science sont-ils compatibles avec une humanité diverse et libre ? Jusqu’où ces améliorations prodigieuses peuvent-elles progresser sans porter atteinte au caractère unique et irréductible de chaque existence ? Jusqu’où pouvons-nous aller sans instrumentaliser, chosifier, et commercialiser le corps humain?

Devant ces nouvelles connaissances, l’homme doit faire des choix inédits, il doit donc assumer de nouvelles responsabilités répondant à des nouvelles interrogations :

-Quels sont les éléments qui définissent l’identité humaine ? Sont-ils inviolables ? Quel est le statut juridique du corps humain ? Le corps humain est-il une personne ou une chose ? Peut-on porter atteinte au corps humain, dans quels cas et à quelles fins ?

-Le corps humain est-il sujet à commerce ? Peut-on vendre des organes ?

-Existe-t-il un droit patrimonial du corps humain ? Peut-on léguer son corps ?

-Comment  concilier les découvertes scientifiques avec la protection de la dignité immuable de l’homme ?

- Comment décider de l’application de ces découvertes ?

 -Le médecin ou le scientifique sont-ils seuls juges ?

-Face à la morale, aux logiques religieuses, au droit, le législateur est-il fondé à intervenir ?

Telles sont quelques unes des interrogations qui figurent en toile de fond du débat  bioéthique et qui mettent les autorités civiles face à leurs responsabilités.

Ainsi, par ce questionnement, la recherche et les découvertes biomédicales posent des problèmes éthiques, sociaux et juridiques qu’elles ne peuvent résoudre elles-mêmes, car la science appartient au champ du possible et non à celui du légitime ou du souhaitable. Il n’y a pas d’éthique de la science. La recherche scientifique, en tant que telle, ne connaît d’autres lois ni d’autres limites que celles de son propre progrès. Il revient donc aux sociétés et aux Etats de droit, ainsi qu’à la communauté internationale, d’imposer des limites à la recherche et de définir des règles et des interdits afin de protéger l’intégrité et la dignité de la personne humaine, inscrites dans toutes les constitutions, face à la soif des chercheurs et à l’appétit des industriels. D’où la naissance de la Bioéthique.

La Bioéthique a un vaste champ d’action qui s’est ouvert depuis une trentaine d’années et qui ne cesse de s’agrandir. Née des interrogations que le développement de la science pose à l’homme, la Bioéthique cherche donc à définir ce que nous pouvons faire, ce que nous devons faire et ce que nous ne devons pas faire, c’est -à - dire, étudier le passage du Savoir à la Pratique.

Pareille discipline ne saurait s’accommoder de la solitude de la pensée et de l’ostracisme à l’égard des autres. La réflexion éthique ne peut être enfermée à l’intérieure d’une frontière ou d’un pays. Les évasions sont indispensables pour d’utiles confrontations. La Bioéthique est devenue progressivement, à travers le monde, un vecteur essentiel pour une culture autant spirituelle que temporelle. Le vaste brassage mondial de la réflexion éthique rendent les problèmes et les enjeux qu ‘elle interpelle, de plus en plus complexes tant en ce qui concerne les fondements de base que les réglementations. Vouloir faire de la Bioéthique en vase clos c’est la dénaturer et savoir ce qui se fait ailleurs dans les domaines du vivant est essentiel pour chaque pays.

 L’intensité et la passion qui caractérisent les discussions en Bioéthique s’expliquent par la nature même des interrogations qui y surgissent : se trouvent engagées nos relations à la vie et à la mort, la sauvegarde de la dignité humaine, ainsi qu’une inquiétude toujours renaissante à l’égard de ce qu’on appelle le « pouvoir scientifique ». Cette inquiétude s’exprime par une interrogation forte : Jusqu’où le chercheur ou le médecin peuvent-ils disposer de notre avenir en tant qu’hommes ? Jusqu’où peuvent-ils avancer dans une expérimentation que la science leur permet mais qui nous concerne à tous ?

 Ce questionnement est d’autant plus aigu que dans nos sociétés modernes, aux principes mouvants, nulle expérience ne paraît exclue du champ de l’expérimentation humaine. Faut-il légaliser ce que la science et la nature permettent de faire ? Faut-il au contraire diaboliser toutes percées scientifiques chaque fois que les pouvoirs politiques ou religieux ont intérêt à le faire ? Quand il existe dans la Constitution d’un pays une religion d’Etat, ce pays peut-il s’en remettre aux déclarations des organismes internationaux émanant d’un consensus soit-disant  universel ?

Dans ces dilemmes et défis, le tout est de savoir par qui et comment désormais seront fixées les limites de la recherche et l’application de ses résultats ? Certains préconisent qu’il faut s’en remettre à la conscience des « savants » ! D’autres préfèrent les pouvoirs législatifs de chaque pays ! D’autres enfin brandissent les contraintes dogmatiques religieuses ! En définitive, puisque ces questions intéressent autant l’individu que la société et même l’humanité entière, la majorité des Etats, laïques et démocratiques, admettent que les limites de l’expérimentation ne peuvent être instaurées que par l’effet de décisions publiques et démocratiques, c’est-à-dire par des organismes pluralistes et pluridisciplinaires, travaillant par le mode délibératif, le dialogue, et le consensus. D’où la naissance des Comités d’Ethique.

Une question s’impose dans notre pays.  Et c’est évidemment pour nous, la question essentielle : La bioéthique et ses interrogations peuvent-elles avoir un parcours facile au Liban ?  Dans un état si particulier de par son système politique, ses statuts civils, ses cultures, ses croyances traversées actuellement par des mouvances religieuses exacerbées, comment institutionnaliser une discipline dont un des buts principaux reste la régulation sociale apolitique et aconfessionnelle ?  Ajouter à cela les obstacles et les contraintes que les situations politiques, sociales, et économiques régionales érigent face au dialogue des sociétés et des cultures ?

Comment dans ces conditions, un comité pluraliste, national, Libanais, créé en mai 2001 par arrêté du Président du Conseil, et formé de juristes, sociologues, médecins, chercheurs, philosophes, hommes de religion, peut-il dans notre pays, dégager un socle de principes fondamentaux reconnus par toutes les composantes de notre société qui ont, face aux percées scientifiques, des perceptions éthiques différentes, parfois antagonistes.  D’autant plus que dans un des articles de l’arrêté du Premier Ministre, il nous est recommandé de tenir compte de ces contraintes ?  Sans parler de notre juridiction déserte dans ces domaines, de la permissivité administrative qui nous asphyxie et du manque quasi-total du contrôle professionnel ?  Allons-nous pouvoir faire de la bioéthique en milieu laïque ouvert et réceptif ou bien devons-nous voguer dans un milieu protégé et réactionnaire, mariné dans le confessionnalisme ?  En somme, pouvons-nous édifier au Liban ce qu’on appelle une « bioéthique laïque », bioéthique destinée aux humains en tant que tels et en des termes universellement accessibles ?

C’est à la société civile entière, à ses organismes, à ses structures de répondre après études et délibérations publiques à ce questionnement.

Notre pays avec ses scientifiques entreprenants et de qualité suit les percées scientifiques et vite les applique.  Faut-il fermer les yeux sur toute application scientifique sans contrôle ou législation ?  Faut-il ignorer les dérives possibles ?  Faut-il les pénaliser ?  Devons-nous regarder avec indifférence ce qui se fait ailleurs sans réagir nous-mêmes face à des protocoles de recherche et de thérapie que l’univers entier s’applique à canaliser ou condamner ?

La bioéthique ne pouvant être communiquée par des organismes rigides, si estimables soient-ils, il nous fallait dès la naissance de notre Comité, réaliser un travail qui laisse un espace à l’initiative de chacun et à la sagesse de tous.  Cette sagesse où la trouver sinon dans vos questions et réponses, dans un débat publique comme celui d’aujourd’hui, entre scientifiques qui veulent rester humains et humanistes.

 Dans les débats bioéthiques de par le monde, où les intérêts politiques, financiers, religieux ou idéologiques se querellent au haut d’une tour de Babel, nous devons dans notre pays recourir à une sagesse qui sauvegarde notre dignité d’hommes et où prédominent la prudence et la patience. L’homme prudent est modeste et s’interdit le discours moralisateur ou démagogue. C’est ce que notre Comité a essayé de faire en présentant au Premier Ministre et au Ministre de la Santé, avis et projets de lois sur les nouvelles disciplines médicales pratiquées au Liban. Nous avons au préalable consulté les Ordres Professionnels, les Sociétés savantes, les généticiens et sondé les confrères intéressés par ces techniques. En somme, nous avons avancé sans heurts et progressé sans soulever de blocages irréductibles. Nous avons aussi évité de palabrer sur des problèmes sensibles encore loin de nos possibilités scientifiques et techniques.

C’est ainsi que nous avons pu présenter divers projets de loi, avis et recommandations qui sont les suivantes malgré les rares saisines qui nous ont été adressées :

L’expérimentation de nouveaux médicaments chez l’homme.

L’acharnement thérapeutique.

La création de Comités d’Ethique dans les hôpitaux (plusieurs hôpitaux en possèdent déjà). 

La position du Liban face au clonage.

La bioéthique et la jurisprudence islamique.

                                     De plus, vu le vide juridique existant dans le domaine bioéthique, le Comité a adressé au Ministère de la Santé, au Conseil d’Etat et au Parlement 5 projets de lois concernant :

Les droits du malade et le Consentement éclairé (ratifié en 2002)

Les tests génétiques (ratifié en 2003)

Les techniques de procréation médicalement assistées agrée par le Conseil d’Etat, en étude au Conseil des Ministres

La formation de Comités d’Ethique dans les hôpitaux agrée par le Conseil d’Etat et en étude au Conseil des Ministres

Les dons d’organes en discussion au Ministère de la Santé

En étude aussi, au Conseil des Ministres, un projet de loi sur les Droits des malades atteints de troubles mentaux et psychiatriques.

Malgré cette « prudente sagesse » les responsables exécutifs et législatifs soulèvent encore des objections compréhensibles. Nous avons fini par admettre qu’à chaque proposition avancée il était utile de faire la tournée des autorités religieuses afin d’expliquer et de convaincre, comme nous l’avons fait pour le Code de Déontologie. Certains praticiens nous réservent aussi des critiques vindicatives, eux qui se prélassent béatement dans une permissivité législative et pénale, permissivité dont les méfaits se feront sentir dans quelques années.

Par ailleurs, devons-nous accepter avec résignation le déficit relatif de nos Institutions Etatiques à élaborer des textes législatifs qui peuvent freiner les dérives et abus, en sachant qu’aujourd’hui, la recherche va beaucoup plus vite que le droit créant un fosse dangereux entre la science et la loi. Nous croyons qu’il est préférable dans notre pays de traiter les questions de bioéthique avec ténacité, courage et témérité afin d’éviter le pire, habitués que nous sommes, à tolérer par la négligence et l’indifférence certaines pratiques médicales, frileux et terrés derrière le paravent de nos croyances tout en sachant qu’elles sont bafouées à satiété. Doit-on accepter sans réagir la naissance des bébés thalassémiques ? Doit-on accepter le commerce des organes affiché dans nos journaux ? Doit-on tolérer les tests génétiques sans réglementation ? L’interruption volontaire de la grossesse dans nos hôpitaux reste-elle un crime ? C’est être bien aveugle de ne pas voir ce qui est là qui, nous saute aux yeux pour autant que nous ayons des yeux pour voir. Nous pouvons par la bioéthique laïque soulever doucement nos paupières et brûler en nous les racines de l’hypocrisie.

   Le débat bioéthique est le meilleur gage de notre humanité et le moyen le plus propice à manifester notre volonté d’instituer les conditions de notre «vivre-ensemble» et conserver toute sa dignité à notre profession. La bioéthique discute à partir de quel seuil on commence à être humain et à partir de quel seuil nous cessons de l’être.